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Thomas Lévy-Lasne peint la débauche d'aujourd'hui comme celle d'hier

Théophile Pillault

Théophile Pillault

« Passer des heures à peindre un legging léopard, c’est aussi rendre hommage à l’époque. »

Dessin, aquarelles, fusain… Peintre traditionnel jeté dans le millénaire du numérique et de l'anthropocène hardcore, Thomas Lévy-Lasne sublime son époque. Une époque de plein air, de fêtes et de déglingue, de belles rencontres, de sales rencontres, de sacs plastiques et d'iPhones aux écrans pétées.

À son contact, les scènes du quotidien — certaines parmi les plus banales —, se peuplent de détails contemporains. Ainsi le réel se solennise, devient fragile, éphémère. Un peu comme voir du Vermeer dans un RER. Et rencontrer un authentique témoin des années 10, tout en réalisme et en lumière.

Creators : La figure du peintre libre, qui n'est ni au service des dieux, ni au service des empires, est finalement assez récente. Tu es aujourd'hui, ce peintre libre, qui ne peint finalement que pour lui-même. 
Thomas Lévy-Lasne : Cette figure du peintre, dépouillé de commanditaires, émerge à la fin du XVIIIe siècle, voir au début du XIXe. La première génération à se confronter vraiment au problème est celle de Courbet et Manet, précédant les impressionnistes. Ils voulaient peindre, classiquement, mais seulement peindre. Alors que, juste avant eux, David peignait Bonaparte, Courbet réalisera alors un 3,5 x 5m d'une vaste forêt, peuplée uniquement de cerfs en rut, y cherchant le souffle de la peinture d'Histoire. 

Je ne refuse pas du tout le travail de commande. J'ai par exemple travaillé sur des oeuvres qui auraient dû servir à l'adaptation cinématographique de La Carte et le Territoire, le roman de Michel Houellebecq. J'ai également accepté la commande d'un grand bourgeois, qui a eu le courage et l'inventivité de me demander une toile avec 25 portraits. J'aurais pu refuser et adopter une posture libertaire du genre, « non, hors de question de me salir avec l'argent d'une commande ». Mais le défi plastique de faire cohabiter vingt-cinq portraits dans une même œuvre et plus simplement l'occasion de peindre un an sur la même peinture m'ont beaucoup intéressé. 

Considérant que mon sujet de peintre, c'est le réel, le principe de la commande peut me permettre de m'ouvrir à des sujets impensés, dans le cas de la commande Houellebecq par exemple, peindre de la viande hachée, de la peau tatoué ou des cheveux teints filasses. J'aspire à être un peintre classique. Cet état d'esprit me donne un regard qui me paraît pointu sur le monde. La superficialité des choses est chargée de profondeur. De tout temps, il y a toujours eu des humains qui festoient ou font l'amour. Ma question en tant que peintre traditionnel, c'est de savoir comment jouer entre les invariants de la condition humaine comme la mort ou l'amour avec les variations, technologiques comme l'apparition des smartphones, idéologiques comme la lente émancipation des femmes et l'esthétique de mon époque pour une peinture que je veux efficace, contemporaine. 

Contemporain pour un temps donné finalement.
C'est la raison pour laquelle le fait qu'Apple change très peu de design m'installe pour une trentaine d'année ! Merci les mecs, continuez de vendre des ordinateurs tout gris.

Tes aquarelles de fêtes expriment parfaitement cette forme d'intemporalité, appliqué à un moment qui est sûrement un des plus éphémère de nos existences, celui d'une teuf, d'une nuit passé à rire, boire et danser dans un appart' parisien.
Oui, cela reste peut-être une des rares traditions humaines auxquels les « jeunes » adhèrent sans se pincer le nez. Ce que j'y trouve, c'est le carnaval des apparences… Tout y est mélangé, sans hiérarchie au milieu de la quotidienneté de l'appartement, on a plus qu'à apprécier le côté boîte à bijoux, pleines de matières et de couleurs. Je n'aime pas l'idée de la série mais c'est un sujet assez vaste pour en être presque à mon centième numéro. Je pense que la légèreté relative de l'aquarelle correspond bien à l'ambiance de fulgurance métaphysique qu'est la fête. D'ailleurs, Aurélien Bellanger a creusé cette idée dans un texte publié avec des aquarelles dans un livre à sortir début avril aux éditions de la Ménagerie.

En France, l'aquarelle est assez dépréciée, reléguée à une simple pratique dominicale de grand-mères. 
À l'inverse de l'Angleterre par exemple, où Turner et Constable sont passés par là ! De toute façons, en France, la peinture est une basse oeuvre en soi. Dans une perspective téléologique de l'art, en gros l'idée de progrès en Art, la peinture ne rentre pas tout à fait dans le logiciel idéologique ringard vers le point culminant progressiste que serait l'Art contemporain. On bute sur du fait main, sur un temps de fabrication, un rapport à l'inconscient, à l'inscription dans un temps différents. Je ne rejette pas les installations et tout ça, mon premier accès à l'Art, ce fut celui ci. L'appétit pour l'innovation me paraît propre à un inconscient du marché de l'Art, au final très capitaliste. J'ai bon espoir qu'on s'en lasse très vite. 

Je reste consterné par le manque de travail des institutions publiques à soutenir la flamboyante vitalité des peintres français, en sachant pertinemment qu'un bon artiste, c'est un artiste porté et soutenu. Étonnant par exemple qu'il ait fallu attendre Jeff Koons pour poser la question d'un monument en souvenir des morts du Bataclan ! Il demandait 3,5 millions d'euros pour fabriquer sa sculpture bien placée, on pourrait commander 35 œuvres d'artiste français disséminées dans le Grand Paris pour la même somme.

Tu as souffert de ce mépris ? 
Bon franchement oui, mais les choses s'améliorent. Je suis un artiste à qui on a dit lorsqu'il était étudiant aux Beaux-Arts de Paris, « ne peint pas, ne fais pas ça »,  jusqu'à son directeur. C'était aussi formateur, je dois le concéder, j'ai affuté plus vite et plus fort mon désir de peinture face à tous ces murs. Je vois des étudiants aujourd'hui infiniment plus détendus face à ces questions, et j'en suis un peu jaloux. Ça reste très difficile de vivre de sa peinture, beaucoup d'artiste travaillent à côté. J'ai fait pour ma part le choix d'adapter mon mode de vie à mes ressources pour l'instant, vivre assez pauvrement à travailler beaucoup pour pouvoir continuer à travailler.

À la FIAC, comme sur de grosses galeries ou institutions, on sent le retour de la matière. Les jeunes artistes vont même jusqu'à se frotter à des techniques d'artisanat traditionnel comme la céramique ou le métier à tisser. 
Cyniquement, je te répondrais que la crise de 2008 a conduit les collectionneurs à opérer un repli sur des oeuvres moins spéculatives formellement, des objets uniques fait main. Les galeristes suivent le mouvement et hop, on parle du grand retour de la peinture, de la céramique, de l'artisanat qui n'ont jamais disparu comme pratique !

Le sac plastique dans un MAC vide, ça cote donc moyen.
Oui, il reste tout de même des aficionados engagés et convaincus de ce genre d'exercice, ce qui est très bien. Ce sont de grands mouvements de désir. En ce moment, c'est le fait main, il y a des artistes pour répondre à ce besoin, ils étaient déjà là. Au final, dans la chaîne alimentaire du monde de l'Art, ceux qui font l'Art, ça reste les artistes et leurs acharnements. Trente ans d'invisibilité quasi totale des peintres en France, ça donne quoi ? Une centaine de peintres gourmands de grand talent entre 25 et 45 ans. Je me souviens de l'exposition d'Hector Obalk aux Beaux-Arts de Paris, « Ce sont les pommes qui ont changés », une exposition de peintures figuratives qui fit son petit scandale mou en 2000, avec une pétition des professeurs pour écourter la monstration réactionnaire. Ce fut l'une des dernières expositions de Gilles Aillaud de son vivant, aujourd'hui, on voit des Aillaud partout et des dizaines de jeunes peintres presque trop influencés par sa peinture. C'est ce genre de faits qui m'attristent à court terme, me font rire à long terme et me poussent à penser qu'il faut persévérer dans son être, patiemment, et puis on verra bien. 

C'est une question de rapport de force, aujourd'hui la peinture est encore trop liée au patrimoine, on ne pense pas assez aux contemporains. Il existe une Maison Européenne de la Photographie, pas de la Peinture, et pourtant il y aurait de quoi faire !

Cette peinture d'aujourd'hui, elle passe chez toi par une très large intégration du numérique dans tes oeuvres. Tu peins des iPhone, des écrans d'ordinateurs, des gens scotchés dans les réseaux sociaux. 
Cela ne touche pas à l'ensemble de ma production, je suis beaucoup trop mégalomane pour me contraindre à un sujet ! Mais c'est vrai que le choc industriel numérique me paraît aussi important dans nos vies intimes que l'apparition de la fée électricité. Edouard Vuillard faisait son miel des nouvelles ambiances électriques dans les appartements haussmanniens, je ne vois pas pourquoi, toutes proportions gardées, je ne m'amuserais pas avec la lumière bleue éclairant les visages penchés sur leur iPad dans un 30 m2 trop étroit. Je ne crois pas à la distinction entre vie virtuelle et réalité, tout comme je ne crois pas à la différence entre nature et culture. 

Mes amis, je leur parle plus sur Facebook qu'en face, mon affection pour eux est pourtant bien réelle. Il y a un impensé hallucinant de l'influence sur nos sensualités  de la consommation pornographique numérique — 25% des recherches sur le net sont pornographiques. J'y retrouve des invariants comme le bovarysme, cette fuite dans l'imaginaire, la romance et les livres, avec la possibilité continue d'être ailleurs qu'au présent avec son smartphone. Dans ma pratique même, le numérique à sa place, je prépare les compositions sur Photoshop, peint d'après iPad. J'essaye également aussi d'intégrer dans mes images une forme de saturation cognitive qui me semble très contemporaine, un trop plein d'information, un big data visuel. Reste que j'aime aussi questionner ce qui se trouve dans l'ombre, des sujets en manque de représentation dans l'hyper société du spectacle. La maladie, l'hospitalisation, la mort, l'affaissement m'attirent beaucoup. Peut-être un de mes prochains champs d'exploration…

Thomas Lévy-Lasne se balade en ligne, ici. Mais vous pourrez également le rencontrer de visu, à l'excellent salon Drawing Now Paris fin mars, au Carreau du Temple. Son livre La Fête(texte d'Aurélien Bellanger) sortira le 23 mars aux Éditions de la Ménagerie.

Théophile est sur Twitter.