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Disnovation est en marche contre les start-ups françaises

Théophile Pillault

Théophile Pillault

Sorte de projet Chaos 2.0, le collectif entend libérer l'innovation « à la française » à grands coups de téléphone-taser illégaux.

Une fois n'est pas coutume, les candidats à l'élection présidentielle ont – à nouveau – rivalisé d'audace pour garantir le redémarrage de la consommation. Oui, les achats des ménages sont au cœur de la relance des entreprises donc de l'économie française. Maillon essentiel de ce présupposé cercle vertueux de la croissance, les technologies nouvelles à forte valeur élevée – en gros les inventions – tiennent une place majeure.

Les Français ne s'y sont d'ailleurs pas trompés puisqu'en élisant Emmanuel Macron, ils ont raisonnablement choisi le camp de l'innovation. Heureusement, voici venir Disnovation.

Notre président, équipé de lunettes de réalité virtuelle.

Décoloniser les imaginaires technologiques

Démotivation générale, manque de financement, situation de monopole, organisation des brevets, dimension sociale presque toujours absente… Cela fait pas mal de temps que les planètes sont parfaitement alignées pour que la France n'invente rien d'utile et cool – à part de l'électro grand public. Ce qui n'est pas si mal après tout.

Depuis quelques années, le groupe Disnovation.org travaille à repousser les limites des imaginaires hexagonaux : « Notre idée est de perturber, de brouiller les pistes, de proposer des modèles alternatifs au discours dominant sur l'innovation », confie-t-on au sein du collectif, qui compte parmi ses membres des designers, enseignants, artistes, programmateurs ou chercheurs, en France et ailleurs. « On se sert d'installations, de rencontres, de mises en situation absurdes pour déconstruire l'idéologie novatrice libérale, ses standards technologiques qui corrompent les imaginaires et ne servent que les groupes dominants. »

Un genre de projet Chaos 2.0, actif aux quatre coins de l'Europe. En 2015, Disnovation lançait le Predictive Art Bot, un programme capable de générer quotidiennement de nouvelles pratiques conceptuelles alambiquées, en proposant des punchlines à faire pâlir d'envies les pires prophéties transhumanistes.

Une des prophéties conceptuelle du jour, signée par le Predictive Art Bot, conçu par Disnovation.

Bibliothèque interdite et musée du fail

L'année dernière, le groupe publiait The Blacklists Project, une encyclopédie des sites web considérés comme illicites ou licencieux par les dispositifs de filtrages automatiques de nos systèmes d'information. Une bibliothèque interdite du net, composée de près de deux millions de sites, éditée en treize tomes de 666 pages chacun.

Cette année, le groupe présentait à la Haute École d'art et de design Genève son musée du fail : « Alors que l'innovation est au cœur de notre croyance contemporaine, il nous semblait essentiel de mettre en place un panorama des technologies alternatives à ce type de récits, souvent fantasmés », confient les membres de Disnovation. « Au lieu de célébrer une série d'exploits techniques ou scientifiques souvent instrumentalisés, nous préférons mettre en lumière une collection d'échecs, d'accidents, de dysfonctionnements et de purs fails, qui eux aussi reflètent les actuels contours de notre société de l'innovation. »

Aberrations online, inventeurs tués par leurs propres inventions, réseaux sociaux oubliés… Tous les pires projets du web sont inventoriés dans The Museum of Failures.

« Le système capitaliste nous rend aveugle à toute alternative technologique »

« Finalement, ici réside l'esprit du projet Disnovation, comme de l'exposition collective "Archéonautes" présentée en juin à Paris. L'envie de proposer d'autres symboles, un récit alternatif, d'offrir de nouveaux chemins de traverses au devenir technologique figé que nous connaissons. On ne s'oppose pas par posture, on cherche juste à fédérer des pratiques nouvelles. L'humour, l'absurde sont des composantes tactiques très utiles pour complexifier et mieux dire ce qu'est l'innovation technologique aujourd'hui. »

Aujourd'hui, et ici en Occident. Avec Shanzhai Archeology, leur dernier projet en date, présenté respectivement au Mapping Festival à Genève ainsi qu'à la Galerie Charlot dans le IIIe à Paris en juin, le collectif donnait à voir une étonnante collection de téléphones hybrides, tous Made in China : « Avec cette collection, nous questionnons directement les standards technologiques de la vieille forteresse européenne surprotégée par ses normes et ses certifications. Que signifie téléphone dans l'imaginaire occidental ? En général un petit bloc noir, cher et tactile. En fait, la réalité technologique, esthétique d'un objet comme le téléphone à l'échelle mondiale, est juste mille fois plus imaginative et étendue. Dans cette collection, nous présentons des téléphones sound system pour retraités, qui incluent des gigabyte de vieux hymnes communistes désuets, mais auxquels sont très attachées les personnes âgées en Chine. On a également des téléphones-rasoirs, des téléphones-allumes-cigarettes et même une coque d'iPhone… Qui est un téléphone ! »

Ce téléphone portable, issu du projet Shanzhai Archeology, n'est pas un vrai Motorola. Par contre, si vous activez le mode Self Defense, il deviendra un vrai taser. Le bon goût matérialisé au creux de votre main, qui donne bien du fil à retordre aux douanes françaises.

Une véritable démonstration créative, haute en couleur, qui révèle en creux nos pratiques technologiques conservatrices, voire carrément pudibondes : « Le système capitaliste en place nous emmène vers une normalisation qui nous rend aveugle à tout autre réel technologique, par exemple celui de la zone d'échange entre la production chinoise à destination du marché ouest-africain. Où ces téléphones sont d'ailleurs très utiles. »

Le Power Bank Phone, lui aussi présenté dans la collection, combine un chargeur USB 10000mAh, une lampe LED et trois slots de cart sim. Vendu moins de 40 dollars, ce téléphone est très prisé par le marché ouest-africain, notamment au Ghana où les pannes généralisées de courant peuvent dépasser les 24 heures. Un must-have familial.

« Initialement, les téléphones étaient stockés en Chine. Lorsque nous avons dû faire venir la collection en France, à la demande de la Biennale Internationale de Design de Saint-Étienne il a fallu trouver milles ruses pour que les téléphones passent la frontière. Parce qu'évidemment, on ne peut pas faire passer ce genre de matériel pour des œuvres d'art. On a passé milles heures dans milles bureaux douaniers, pour finalement opter pour la solution illégale. Les téléphones sont passés en pièces détachées dans nos valises, celles de potes, via DHL. Au final, on a pu retrouver 80% de notre stock initial en France. Finalement, ce blocus illustre parfaitement la volonté généralisée en Europe d'élever toujours plus haut les murs de sa forteresse technologique. Une forteresse isolée dans des standards protectionnistes, dont certains sont clairement d'un autre temps. »

Initialement promu comme le plus petit téléphone au monde, le « Prisoner Phone » (en haut à droite) s'est vite taillé une place de choix au sein du milieu carcéral : composé à 99 % de plastique — donc quasi indétectable —, il peut facilement être transporté par un pigeon ou un drone.

Le Predictive Art Bot est sur Twitter.