Toutes les photos sont publiées avec l'aimable autorisation de Johan Poezevara.

Visiter l’Amérique, sans jamais y foutre les pieds

Marie Fantozzi

Marie Fantozzi

La dernière série de Johan Poezevara montre une Amérique fantasmée par une Europe désenchantée.

Toutes les photos sont publiées avec l'aimable autorisation de Johan Poezevara.

Drapeau américain accroché au mur, films hollywoodiens en bonne place au box-office, blue jeans et chapeaux de cowboys — les symboles de l'Amérique se sont depuis longtemps immiscés dans la culture d'autres pays, l'Europe en tête. En province, le rêve américain se traduit par des combats de catch, des rassemblements de bagnoles US ou des rencontres rockabilly. La fascination est souvent touchante, parfois troublante, et jouer avec ses codes peut être un véritable terrain de jeu.

C'est dans cette trame que prend place le travail de Johan Poezevara. Jeune photographe français basé à Bruxelles, adepte du moyen format argentique, il a exploré dans sa dernière série, Fantasm, l'imaginaire européen des États-Unis et les mythes qu'ils véhiculent. Il a d'ailleurs sous-titré son projet « Tour d'horizon d'un américanisme européen » et le dépaysement est immédiat. On l'a contacté pour en savoir plus ce qui le motive à traîner à des événements de rednecks français ou belges.

Creators : Salut Johan, j'ai découvert ton travail à travers ta très belle série Fantasm , exposée au Supersonic en décembre dernier. Peux-tu me raconter quelle est sa genèse ?
Johan Poezevara : À mon arrivée en Belgique, je me suis d'abord focalisé sur l'idée de passion et ses incarnations contemporaines — de la théâtralité des postures de catcheurs wallons, jusqu'à l'omniprésence de la figure d'Elvis dans le petit appartement d'une dame à qui j'ai rendu régulièrement visite pendant plusieurs mois. Cette dernière rencontre à été un élément déclencheur : je me suis rendu compte que je jetais systématiquement mon dévolu sur des sujets dont le destin était lié, de près ou de loin, à l'influence de la culture populaire américaine.

Et quel rapport entretiens-tu avec les États-Unis ? Tu y es déjà allé ?
C'est justement ce qui confère peut-être à cette série son caractère personnel peu avoué : je n'ai jamais foulé du pied le sol américain — la vision à partir de laquelle je travaille est tout aussi fantasmée que celle qui anime les sujets de mes photos. Je me nourris, bien évidement, de tout cet imaginaire visuel bombardé depuis mon enfance par le prisme de la télévision, la musique, la littérature, sans oublier l'Amérique photographiée par Lee Friedlander, William Eggleston, Stephen Shore ou Alec Soth... J'ai d'ailleurs pris la résolution de ne pas me rendre aux Etats- Unis, du moins tant que cette série est en cours, histoire de conserver cette distance et pouvoir continuer à parler d'un sujet que je ne connais finalement que par son caractère mythologique.

Du coup, où ont été prises les photos de cette série ?
J'ai commencé un peu par hasard dans un meeting de bagnoles custom à Tournai, puis j'en suis rapidement venu à traîner dans toutes sortes d'évènements un peu partout en Belgique, pour enfin étirer les frontières de la série : en France d'abord, aux Pays- Bas, en Scandinavie, et plus récemment dans le désert espagnol.

Il n'y a pratiquement aucun indice trahissant l'emplacement de tes prises de vue — la confusion géographique qui en découle fait justement tout l'intérêt de ton travail. Concrètement, ça se traduit comment : une grande attention apportée au cadrage, une certaine mise en scène, un choix drastique des images après-coup ?
Il y a toujours eu, dans cette série, une volonté de jouer avec les personnes qui découvrent mon travail. En utilisant une focale courte et un flash, il est plus facile de focaliser l'attention à un endroit bien particulier d'une image — et d'empêcher le regard de trop se balader — mais l'idée n'est pas de duper de A à Z. Progressivement, j'ai volontairement commencé à laisser passer certaines incohérences à travers les mailles du filet. Des briques rouges du Nord-Pas-de-Calais ou un encart publicitaire réussissent ça et là à s'imposer, dévoilant le pot aux roses, donnant l'impression que quelque chose cloche. En fin de compte, c'est plus satisfaisant d'être pris la main dans le sac plutôt que de devoir répondre que je ne suis pas passé par Las Vegas.

Cette fascination, que tu as documentée, pour la culture populaire américaine, semble indissociable d'être certain attrait pour une démonstration de virilité. Est-ce que c'est quelque chose que tu as perçu lors de ces rencontres ?
Beaucoup de ces images ont été prises à des événements où, effectivement, l'imagerie américaine se rattache intrinsèquement à des thèmes de « rednecks » : voitures massives, pinups, BBQ et moustaches pleines de bières. On y joue à l'Américain comme les enfants jouent au policier — avec tous ses stéréotypes de films d'action. Mais je préfère maintenant m'éloigner de ce genre de rassemblements, je préfère l'accumulations de petites histoires — anecdotiques ou même poétiques— qui ouvre chacune de nouvelles pistes à explorer, en construisant une narration.

Il me semble aussi que tu portes un certain intérêt à la question de l'identité — qui se traduit par diverses approches dans ton travail. Ici, je le vois comme une forme d'appropriation culturelle, dans ce qui relèverait de l'exotisme. C'est ce que tu sous-entends également, lorsque tu parles d'« américanisme » ?
Je parlais tout à l'heure d'un « mythe » entourant les États-Unis — c'est en effet un point central de mon travail. Aussi effrité que peut être aujourd'hui la notion de « rêve américain », cette promesse d'un nouveau départ, de liberté, de prospérité qui a poussé bon nombre d'Européens à partir pour l'Amérique à travers le temps, a depuis fait beaucoup de chemin, et semble aujourd'hui s'être insidieusement greffée à notre culture.

Ce projet n'a pas pour vocation d'apporter une réponse claire, c'est simplement une invitation à s'interroger sur l'impact que cette culture populaire américaine peut avoir sur nos vies, sur notre imaginaire. Il n'y a qu'à voir les récentes élections américaines pour s'en rendre compte — ça a très vite été le sujet numéro un des discutions de bar autour de moi.

Y a-t-il des lectures qui ont influencé ton travail ? Ou des photographes ?
Mon imaginaire s'est construit en grande partie autour d'un âge d'or de la photographie américaine, comme ces missions visants à documenter un nouveau monde — la FSA par exemple. Mais d'un point de vue de l'image, je me revendique d'une photographie, pour le coup, très européenne, avec notamment l'influence des travaux de Lars Tunbjörk, Nick Waplington, Regine Petersen ou de Jouko Lehtola.

Pour ce qui est de mes lectures, certains livres comme La guerre du faux d'Umberto Eco, Amérique de Jean Baudrillard ou Les raisins de la colère de John Steinbeck ont démonté certaines idées préconçues que je pouvais avoir sur les États-Unis, à en confirmer d'autres, et ont, en tous cas, notablement marqué mon processus de recherche et de création.

Je vois que ta série est toujours en cours : quelle est la suite ?
Il s'agira dans un premier temps de continuer d'en élargir les frontières, géographiques et culturelles. Voir ce que l'Europe de l'est peut m'apporter, retourner en Suède voir les « raggare » — une grosse communauté qui a un rapport tout particulier avec les vieilles caisses américaines. Enfin, l'idée de faire tourner une exposition aux États-Unis me séduit beaucoup. Comme une mise en abîme : l'exposition américaine d'un Européen sur la culture populaire américaine en Europe — et la boucle serait bouclée.

OK, merci Johan et bonne chance pour la suite.

Vous pouvez retrouver le travail de Johan Poezevara sur son site et sur Instagram