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C'était la dernière séance

Richard Nicholson a immortalisé les derniers projectionnistes de Grande-Bretagne.

L'âge d'or des cinémas traditionnels est bien, bien loin derrière nous. Vous pouvez sans trop de mal trouver tout un tas de vieux un peu gâteux mais touchants pour vous raconter comment ils séchaient l'école pour aller voir des westerns, draguaient en vain la vendeuse de confiseries dans les rangées de la salle ou découvert un monde de possibles voluptueux quand le projectionniste s'est trompé de bobines et a passé Gorge profonde au lieu de Superman.

Maintenant, il faut souvent débourser plus de dix balles — si vous n'êtes pas mineur, étudiant, chômeur, handicapé ou tout ce qui peut évoquer de la pitié chez les commerçants capitalistes du monde moderne — pour aller voir un film et le seul charme qu'on peut trouver dans les salles de cinéma aujourd'hui consiste en des fauteuils pour couple. En face de l'écran et dans votre dos, ce n'est plus un employé cinéphile et blafard qui se charge de porter de lourdes bobines pour projeter un film au grain authentique mais une machine, supervisée par un humain-esclave. Comme le dit si bien ce cher Eddy : "Un vieux pleure dans un coin, son cinéma est fermé. C'était la dernière séquence, c'était sa dernière séance. Et le rideau sur l'écran est tombé."

Il reste encore une petite poignée d'irréductibles, que le photographe anglais Richard Nicholson a immortalisé dans leur salle de travail, pour le compte de l'université de Warwick, qui a décidé de documenter cette profession en voie de disparition. Sa série de photos, The Projectionists, m'évoque un passé lointain et symbolique, que je n'ai pas vraiment connu mais qui semble quand même plus sympa que le futur automatisé qui se profile dans toutes les salles Gaumont, UGC et consorts de notre beau pays. J'ai posé quelques questions à Nicholson pour savoir comment s'était fait ce projet.

Umit Mesut, Umit and Son, Londres

The Creators Project : Bonjour Richard. Pouvez-vous me dire comment est née l'idée de The Projectionists ?
Richard Nicholson : Ça vient d'un projet que j'ai fait sur la disparition de la chambre noire photographique — Last One Out, Please Turn Out On The Light, A survey of the remaining professional darkrooms in London, Paris, New York, Tokyo and Berlin. Charlotte Brunsdon, professeure d'études du cinéma à l'université de Warwick, a vu une exposition de cette série. Elle travaillait sur un projet documentant la projection de films en Grande-Bretagne et m'a invité à bord pour faire une série de photos des machines de projection britanniques. Au début, j'ai essayé de photographier des espaces comme les chambres noires mais ça ne marchait pas. Àprès une série de tests, j'ai compris quel serait le meilleur moyen pour illustrer le projet. Contrairement aux chambres noires, ces espaces de travail avaient besoin d'une présence humaine, celle de l'employé. Et chaque salle de projection devait être éclairée — pendant la projection d'un film, le projectionniste travaille dans le noir complet, et il n'y a pas vraiment assez de lumière pour avoir une exposition correcte.

Comment avez-vous dégoté vos projectionnistes ?
Très peu de cinémas projettent encore des films. Il n'y a pas beaucoup de choix. Rick Wallace, un collègue chercheur à l'université de Warwick, m'a filé un coup de main pour les trouver.

Ewen MacLeod, Arnolfini, Bristol

Alexa Raisbeck and Peter Bell, Nft1, Bfi Southbank, Londres

Certaines pièces semblent assez exiguës, j'imagine que ça n'a pas toujours été facile de réaliser ces photos.
Oui, certaines salles de projection sont très petites — et les projecteurs de films 35mm sont très gros. J'ai dû utiliser des objectifs très grand angle pour englober toute la scène et ensuite composer mes images pour minimiser les distorsions causées par de tels objectifs. Dès le début, j'ai 'imaginé des tirages en grand format pour ce projet, c'était donc important de saisir le plus de détails possible. Et je voulais une mise au point à l'arrière-plan, avec une netteté égale partout. Cela impliquait d'utiliser du flash — une installation complexe avec cinq ou six flashes.

Quelle aide vous a apporté l'université de Warwick, qui vous a passé commande de cette série ?
En plus de généreusement financer le projet, l'université de Warwick a fourni une contextualisation intellectuelle dans laquelle construire les images. Nous avons eu des discussions intéressantes sur la photographie et la vérité. On a questionné ma pratique de la lumière et de la mise en scène de photographies. C'est une interrogation légitime. Mais toute photographie est mise en scène d'une manière ou d'une autre. Un effet de "pris sur e vif" pourrait paraître plus authentique, mais pour un défi photographique comme celui-ci — c'est-à-dire étroit et sombre —, avec une approche traditionnelle on aurait une image sombre avec beaucoup de grain. En mettant en scène les photos, j'ai réussi à éviter ces caractéristiques photojournalistiques.

Peter Bell and Alexa Raisbeck, , Nft1, Bfi Southbank, Londres

Que pensent les personnes que vous avez rencontrées et photographiées de leur condition, à savoir un métier en voie de disparition ?
Beaucoup approchent de l'âge de la retraite et semblent optimiste sur l'évolution de la technologie. La plupart voient les avantages de la projection numérique. Il n'y a pas de tressautements, de poussières, de rayures, pas de lourdes bobines à transporter.

Avez-vous visité d'autres types de salles ?
En plus des salles de projection argentique restantes, j'ai également photographié des salles de projection numérique. Elles sont moins intéressantes visuellement — les projecteurs sont des boîtes, littéralement et métaphoriquement.

Peter Howden, Rio Cinema, Dalston, Londres

Vos photos sont assez chouettes. Vous avez votre préférée ?
Peter Howden, Rio Cinema, Dalston, London. C'est la première photo que j'ai faite pour la série et je pense que c'est la meilleure. L'arrangement spatial, avec la petite fenêtre entre la salle de projection et le bureau, est un cadeau pour un photographe. Les spectateurs regardent tout l'attirail sur la planche de rembobinage. Nos yeux voient ensuite les cartes postales de films accrochées sur le mur. Et enfin, au milieu de tout ce bazar, on voit le projectionniste, absorbé par le halo de son écran iMac. Pour moi, cette image raconte tout.

Sinon, c'est votre truc le cinéma ?
J'ai eu pour habitude d'aller au cinéma trois fois par semaine. Maintenant, plus très souvent — je préfère les DVD.

Je vois. Merci Richard.

Amanda Ireland, Prince Charles Cinema, Londres

The Projectionists est à voir à Birmingham, dans le cadre du Flatpack Film Festival, jusqu'au 24 avril 2016. Pour voir d'autres séries de Richard Nicholson, allez faire un tour sur son site.