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Kazuo Shiraga, le japonais qui peignait comme un pied

Accroché à une corde au plafond de l’atelier, les pieds enduits de peinture à l’huile, il se balancait pour récouvrir ses immenses toiles.

Accroché à une corde au plafond de l'atelier, les pieds enduits de peinture à l'huile, il avait pour habitude de se balancer au-dessus de toiles de plusieurs mètres de long pour les recouvrir de couleur et leur donner vie. Non, vous n'êtes pas chez Maude Lebowski, mais dans l'atelier de Kazuo Shiraga. Ce peintre japonais, fondateur des mouvements conceptuels Zero-Kai et Gutai, est sans doute le plus influent qui ait émergé du pays du soleil levant au cours du XXe siècle. Sa technique picturale, imaginant un rapport de corps-à-corps entre le créateur et son œuvre, était on ne peut plus révolutionnaire. 


Peu reconnu de son vivant, il est considéré comme un artiste avant-gardiste depuis sa mort en 2008. Certes, ses toiles ne ressemblent pas à grand-chose – n'importe qui doté d'un sens critique en conviendra –, mais elle possèdent quelque chose de viscéral qui fait toute leur beauté. Peut-être est-ce pour cela qu'elles s'arrachent aujourd'hui pour des millions d'euros dans des ventes aux enchères partout à travers le monde. Creators vous propose de redécouvrir l'histoire de Shiraga, le Japonais qui peignait avec ses pieds.

Zero-Kai

Kazuo Shiraga naît à Amagasaki en 1924. Son père est un peintre amateur qui l'encourage dans cette voie et l'inscrit à des cours de peinture dès l'âge de 13 ans. Enrôlé en 1944 pour servir l'armée impériale, il est entraîné à Osaka, mais jamais déployé. Lorsque les bombes atomiques frappent Hiroshima et Nagasaki, et viennent mettre un terme à la guerre, Shiraga a 21 ans. Il reprend ses études et intègre l'École professionnelle de peinture de Kyoto. Pendant que le Japon tente tant bien que mal de se reconstruire, Shiraga reste cloué au lit six mois à cause d'une pneumonie, sans doute causée par les bombardements alliés incessants au cours des deux dernières années de conflit. Il échappe de peu à la mort. Le pire est passé.

Fraîchement diplômé, il découvre l'expressionnisme abstrait de Pollock, artiste dont il se réclamera, lors d'une exposition de l'Américain sur l'archipel en 1951. L'année suivante, il fonde le Zero-Kai avec ses amis Saburô Murakami, Akira Kanayama et Atsuko Tanaka, un groupe de peintres avant-gardiste qui se définit selon la devise suivante : « L'art doit partir du point zéro absolu et se développer selon sa propre créativité ». Les quatre compères rejettent tout idéal d'harmonie ou de représentation. Pour eux, l'art pictural est un corps-à-corps avec la couleur. Un affrontement viscéral et physique pour Shiraga.

« L'art doit partir du zéro absolu et se développer selon sa propre créativité. »

« Ce n'est peut-être pas anodin qu'après le trauma de la guerre et les bombardements d'Hiroshima et Nagasaki, l'un des mouvements les plus importants à avoir émergé au Japon ait cherché à faire table rase du passé et recommencer, affirme Ralph Taylor, directeur du département d'art contemporain de Bonhams qui organise une vente aux enchères où des toiles de Shigara seront mises à l'encan le 8 mars. »

Ainsi, c'est un art libre, faisant fi des conventions que les artistes Gutai proposent. Le rapport à la peinture est de plus en plus conceptuel et corporel. À l'image du peintre raté incarné par Takeshi Kitano dans Achille et la Tortue, l'expérimentation prend de plus en plus de place dans la technique picturale de Shiraga. Il commence par peindre avec un couteau à palette, puis à l'aide de ses ongles avant de s'essayer à la peinture avec les pieds, sur de petites toiles. C'est la naissance d'une vocation.

Le mouvement Gutai

En 1955, le mouvement Zero-Kai évolue en Gutai. Le mot, est tiré de «  gutaiteki », qui signifie « concret » en japonais. Avec ce choix, le groupe revendique son opposition à l'art abstrait. Comme il est écrit dans Le manifeste Gutai, publié un an plus tard par son fondateur Jirô Yoshihara : « l'art abstrait sous une forme déterminée a perdu tout attrait pour nous et l'une des devises de la formation de l'Association pour l'art Gutai, consistait à faire un pas en avant par rapport à l'abstraction, et c'est pour nous en démarquer que nous avons choisi le terme de "concret " ». En parallèle du manifeste naît le périodique Gutai.

Pendant sa période Gutai, Shiraga perfectionne sa technique de peinture avec son corps. Il peint depuis une corde sur laquelle il se balance comme Tarzan sur une liane ; effectue des chorégraphies, peinture aux pieds, sur des toiles de plus en plus grandes ; simule des combats dans la boue pour y laisser des empreintes de corps. L'image finale importe moins que le procédé, car pour lui, c'est dans ce dernier que réside l'art. Il y a une forme de catharsis dans la manipulation de la peinture. Comme il le résume : « L'art Gutai ne transforme pas, ne détourne pas la matière ; il lui donne vie. »

« L'art Gutai ne transforme pas, ne détourne pas la matière ; il lui donne vie. »

En parallèle de son activité de peintre, il se lance dans des mises en scène conceptuelles. Ainsi, en public, il détruit à la hache des troncs d'arbres peints en rouge ou apparaît sur une scène avec un masque d'Arlequin et un costume rouge écarlate de longueur démesurée. Avec Shiraga, la performance devient un art en soit.

Le critique d'art français Michel Tapié tombe sur le magazine Gutai et décide de se rendre au Japon pour assister à une exposition du groupe, qu'il souhaite associer au mouvement dont il fait partie : l'art informel. La rencontre de Shiraga avec Tapié sera essentielle dans la popularisation du Gutai en Europe et aux États-Unis. Le Français a organisé de nombreuses expositions outre-Atlantique pour le groupe japonais. La première a lieu à la Martha Jackson Gallery de New York en 1958. Assez ironiquement, le mouvement y est jugé comme « un dérivé de l'expressionnisme abstrait ».

Shiraga expose également à Paris avec ses compatriotes dans la galerie de Rodolphe Stadler, un ami qui lui est présenté par Tapié, en 1962. Pour l'anecdote, Stadler racontait avoir été marqué par une de ses grand-tantes amputée des deux bras qui peignait avec ses pieds

Dans les années 1960, le Japonais obtient un poste de professeur à l'université d'Osaka, où il enseigne l'histoire de l'art. Mais, la peinture semble l'intéresser de moins en moins. Son activité diminue fortement alors que l'on approche des années 1970, pour s'arrêter totalement au tournant de la décennie. Shiraga n'est plus satisfait par la peinture, il est temps pour lui de se tourner vers quelque chose de nouveau : la spiritualité.

Le moine bouddhiste

En 1971, Shiraga rejoint l'Enryaku-ji, un monastère bouddhiste du mont Hiei. Là-bas, il devient moine. Dans la foulée, Jirô Yoshihara, le membre fondateur du Gutai, meurt. Le mouvement disparaît avec lui. C'est la fin d'un cycle et le début d'un nouveau pour celui qui se fait désormais appeler « Sodo Shiraga ».

Son isolement lui a redonné le goût de la peinture. Les œuvres qu'il entreprend s'en retrouvent profondément influencées et teintées de spiritualité. Il utilise essentiellement du noir et du blanc, pour créer des tableaux dont les titres font référence à l'histoire et au bouddhisme. Shiraga ne se met plus en scène en public, comme il avait l'habitude avec le Gutai, mais peint désormais en privé avec sa femme, toujours avec les pieds. 

La reconnaissance internationale ne vient qu'en 1986 à Paris, avec une première exposition solo à la Galerie Stadler et surtout, au musée national d'art moderne. Il décroche quelques prix qui récompensent son œuvre, mais vit sans trop se faire remarquer. Il fait son dernier tableau en 2007, avant de mourir l'année suivante à Amagasaki.

Il aura fallu attendre longtemps pour que Shiraga soit reconnu comme le peintre avant-gardiste qu'il était. Certains diront même qu'il était un peu trop en avance sur son temps. « Utiliser son corps de telle manière, pour créer quelque chose d'artistique est encore un concept radical aujourd'hui. Le faire dans les années 1950 et 1960 était on ne peut plus révolutionnaire, surtout dans un pays comme le Japon », affirme Ralph Taylor.

C'est seulement après son décès, en 2008, que le monde de l'art s'est intéressé à Shiraga. Depuis sa mort, ses œuvres ont été exposées dans des musées prestigieux, comme le Guggenheim de New York, le musée d'art contemporain de Los Angeles, le Centre Pompidou à Paris ou la biennale de Venise.

Aujourd'hui, ses œuvres s'arrachent pour des millions d'euros dans des ventes aux enchères partout à travers le monde. Untitled (Red Fan), une sculpture réalisée en 1965, a été vendue pour 1,8 million d'euros en février 2016. Un an plus tôt, son tableau Chijikusei Gotenrai s'est vendu pour 3,25 millions d'euros à Munich. Sei, une toile de Shiraga peinte en 1991, sera mise en vente chez Bonhams le 8 mars prochain à un prix estimé entre 500 et 700.000 livres sterling. Pas mal pour un mec qui peignait comme un pied.

Robin peint avec ses pieds sur Twitter et sur son site .