Quantcast
Dans les villes fantômes de l’Espagne en crise

Loïc Vendrame a posé sa tente au cœur de ces cités inachevées suite à la crise de 2008 et en est revenu avec une série photo, « Future Rust, Future Dust ».

En 2008, l'Espagne était frappée de plein fouet par la crise financière mondiale. Le pays, alors en plein essor immobilier, se voit contraint de revoir ses ambitieux plans à la baisse. Résultat : de nombreux quartiers et villes en construction sont précipitamment abandonnés, des milliers de familles sont expulsées de leurs propriétés. Aujourd'hui, ces bâtiments inachevés n'ont pas bougé, vestiges tragiques aux relents apocalyptiques d'une période baignée de douce insouciance.

Les faits et témoignages de cette situation catastrophique, couplée à un chômage massif, ont interpellé photographes et journalistes. S'intéressant à ses traces visibles, le jeune photographe lyonnais Loïc Vendrame a capturé les villes fantômes d'Espagne, dans les banlieues de Madrid ou sur les côtes. Distillées sur son compte Instagram, les images de son projet au long cours Future Rust, Future Dust conjuguent beauté plastique et recherche documentaire. Vendrame revient pour Creators sur sa passion pour l'architecture inachevée.

Creators : Salut Loïc, comment as-tu commencé la photo ?
Loïc Vendrame : Je suis géographe de formation mais je me suis rapidement intéressé à l'urbanisme et à l'architecture, c'est comme ça que je suis rentré dans la photo il y a 7 ans. Je travaille aujourd'hui dans l'humanitaire, ce qui me permet de découvrir de nouveaux pays et de nouveaux sujets photo, toujours avec ce fil conducteur urbanisme/architecture.

Si on remonte le fil de ton compte Instagram, on passe de photos d'architecture très léchée à des bâtiments inachevés. Comment s'est opérée cette transition ?
L'architecture contemporaine est mon seul et unique sujet photographique depuis 2013 mais, début 2016, j'ai eu la sensation d'avoir fait le tour de mon approche, de ne plus arriver à me réinventer. J'avais besoin de raconter une histoire, d'engager un point de vue plus marqué, ce qui est compliqué, voire impossible, avec l'architecture contemporaine. J'ai toujours été fasciné et intrigué par les espaces urbains interstitiels, ces lieux qui nous questionnent, qui peuvent parfois nous mettre mal à l'aise, et j'ai trouvé dans ces lieux modernes abandonnés résultant des crises immobilières et de la corruption un sujet évident pour moi, et qui, aujourd'hui, m'obsède beaucoup sur le plan photographique.

J'aime beaucoup ta série Future rust, Future dust : l'idée de l'effort inutile accompli et l'étonnante poésie qui se dégage de ces paysages urbains désolés provoquent un sentiment paradoxal. Que ressens-tu face à ces scènes de construction laissées à l'abandon ?
C'est assez perturbant, on se demande où on est, qu'est ce qu'il a bien pu se passer. Il y a juste le bruit du vent qui vous accompagne, et pourtant vous êtes entourés par toutes ces traces laissées par l'Homme qui était là juste quelques heures avant, mais qui a tout abandonné sur place (casque de chantier, grue, prospectus publicitaire immobilier...) — comme si le pire s'était passé. Lors de mon deuxième voyage en Espagne j'ai posé ma tente au pied de ces squelettes de béton pour m'immerger encore plus dans ce décor qui semble irréel. À chaque fois que je trouvais un nouveau spot, je m'imaginais toujours l'énergie pharaonique mise en oeuvre pour acheminer tout le matériel de construction, faire les routes, les réseaux souterrains d'eau, construire les structures des bâtiments... et d'un coup tout abandonner. Dans ce projet, j'ai voulu travailler l'esthétisme de ces paysages et le graphisme des constructions, tout en cherchant à faire ressortir ce sentiment de statisme, de lieux figés.

Cela coûterait trop cher de tout enlever, alors on préfère laisser des verrues de béton qui se désagrègent lentement, mangées par la nature qui reprend ses droits.

Qu'est-ce qui te touche particulièrement dans le contexte économique dans lequel prend place ton projet ?
Tant de gâchis, d'argent public dépensé, de rêves d'accession à la propriété brisés, de personnes endettées, d'escrocs encore en liberté, de personnes dans le besoin qui pourraient être logés dans ces appartements — presque — finis mais vides, et surtout tant de mal fait à la nature pour rien, de merveilleux paysages défigurés alors qu'ils étaient « protégés » par des lois, comme en Espagne. Cela coûterait trop cher de tout enlever dit-on, alors on préfère laisser des verrues de béton qui se désagrègent lentement, mangées par la nature qui reprend ses droits.

As-tu rencontré des familles qui ont été touchées par ces expulsions et le chômage inhérent à cette crise ?
Non je n'ai pas eu cette occasion, pour deux raisons : peu d'endroits où je suis allé pour ce reportage en Espagne avaient été habités, et dans les villes fantômes que j'ai photographiées — quelques personnes habitent dans des immeubles presque entièrement vides —, j'ai eu du mal à communiquer avec la population. Je parle mal espagnol — j'ai quelques restes du lycée ! — et eux ne parlaient presque pas anglais. Mais évidemment ce serait intéressant de pouvoir accompagner les photos de récits de ces gens qui sont bloqués dans ces villes nées-mortes, bloqués car ils n'arrivent pas à rembourser leurs emprunts ou vendre car la valeur des appartements a fortement chuté.

Comment choisis-tu les paysages que tu photographies ? Est-ce que tu te laisses porter par tes explorations ou sélectionnes-tu les emplacements de tes prises de vue au préalable ?
Un peu des deux. Je passe du temps à faire du repérage avec Google Earth, mais avec l'expérience, j'ai aussi vu que l'on découvre des endroits en explorant physiquement ces lieux.

Ce projet est en deux parties : quelle est donc la seconde ? Prévois-tu de le continuer encore (autres régions, pays…) ?
Ce projet sur le sujet des lieux modernes abandonnés englobera plusieurs « chapitres », selon les pays et lieux visités, qui ont chacun leurs histoires et particularités. Le premier chapitre a été réalisé autour de la ville de Madrid (principalement des villes fantômes), et le second sur la côte sud-est de l'Espagne où la thématique était principalement axée sur le tourisme (hôtels, golfs abandonnés). Je prévois de continuer ce projet dans d'autres pays (Émirats arabes unis, Chine, d'autres pays d'Europe du sud...) et aussi dans des pays africains, puisque je travaille actuellement sur le continent.

OK. Merci, Loïc.

La suite de Future Rust, Future Dust est à retrouver sur le site et le compte Instagram de Loïc Vendrame.